Dossier : Blade Runner

"L'artiste nous apporte l'esprit, le milieu fournit l'image, et le drame de l'art tourne autour du point d'équilibre où cet esprit et cette image se voient contraints de s'accorder." Elie Faure

Blade Runner

Ridley Scott, USA
 
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Ridley Scott est un réalisateur anglais du XX° siècle. Blade Runner est son troisième film, après Duellistes, drame historique, et Alien, le huitième passager, film fantastique.Blade Runner est un film d’anticipation.
 
En effet, ce film se déroule en 2019, dans la ville de Los Angeles, ville du tournage. Celle-ci est en crise et connaît une architecture impressionnante, des lieux sombres, et des habitants mal répartis. Le réalisateur s’est beaucoup appliqué à ne rien laisser au hasard. On y retrouvera de nombreuses références à des villes déjà existantes, ainsi qu’à des lieux connus (New York, Babylone...)
Nous savons que le septième Art, le cinéma, est né dans la ville. De là, il ne cesse de l’explorer. « La plupart de ces films ne se servent pas de la ville, de ses faubourgs et autres excroissances plus ou moins abâtardies, comme d’un décor, mais comme d’un élément constitutif de l’intrigue et du jeu des acteurs. » Thierry Paquot, La revue Urbanisme n° 328. D’après cette citation, on va pouvoir observer comment le film Blade Runner utilise la ville.
Nous allons pouvoir nous demander quelle est la place des personnages dans la ville ; nous verrons ensuite la critique faite de la société ; enfin, nous pourrons voir en quoi la ville de Blade Runner fait référence à d’autres villes.
 
Nous allons tout d’abord voir comment le réalisateur nous fait entrer dans sa ville.
« Au début du XX° siècle, la TYRELL Corporation développa la robotique et créa la génération NEXUS : un être virtuellement identique aux humains, le réplicant.
Les réplicants NEXUS 6 étaient supérieurs par la force et l’agilité, aux généticiens qui les avaient créés.
Ils servaient de main d’œuvre dans l’exploitation périlleuse et la colonisation d’autres planètes.
Suite à la mutinerie sanglante d’une équipe de combat NEXUS 6, les réplicants furent déclarés illégaux sur Terre sous peine de mort.
Des forces spéciales de police, les unités BLADE RUNNER, avaient ordre de tirer sur tout réplicant clandestin.
On n’appelait pas cela une exécution. Le terme utilisé était retrait. »
 
Alors que cette introduction au film défile, un fond musical se fait entendre. Dès les premières images du film, la musique s’accentue et se mêle aux intempéries. La ville est présentée dans toute son étendue, en vue aérienne fixe. A deux reprises, on voit la représentation d’un œil bleu dans lequel se reflète la ville ; est-ce l’œil d’un réplicant ? Celui du Blade Runner qui attend la visite d’un réplicant dans la salle en haut de la pyramide ?
 

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On remarque que la ville est sombre, ou du moins éclairée uniquement par les lumières faibles des habitations. Par l’éclair visible ci-dessus on suppose qu’il pleut. Ce temps sera le même tout au long du film.

Les personnages ont différents statuts. Nous voyons dans le film les gens de la cité, qui vivent en bas ; ceux haut placés, comme la police par exemple, vivent en hauteur ; et les rares de classe moyenne vivent entre les deux, comme Deckard. 
Rick Deckard est un Blade Runner, un des meilleurs d’après Bryant, le chef du département de détection des réplicants, chargé de leur retrait. Bryant fait appel à Rick Deckard parce son meilleur Blade Runner est actuellement blessé, suite à l’attaque, visible au début du film, d’un réplicant. 
Rick Deckard fait parti de la classe moyenne. Son appartement est situé à peu prés au centre des hauts gratte-ciel de Los Angeles. 
Son appartenance aux Blade Runner est remise en cause par les spectateurs. Certaines de ses attitudes peuvent se mettre en parallèle avec celles des réplicants, la scène où il se trouve devant son piano en l’occurrence, dans laquelle on voit de nombreuses photos qui rappellent cette manie des réplicants de se constituer un semblant de vie passée.
 

 
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Les réplicants ont cependant d’autres qualités. Ils ont différentes fonctions selon leur élaboration. Ils sont un peu comme les êtres humains dans Le Meilleur des Mondes, de Aldous Huxley, qui sont conditionnés afin d’être aptes à la fonction pour laquelle ils sont créés. Parmi les réplicants présents (hormis Mary, retirée de la réalisation pour des raisons budgétaires, et Hodge, tué en tentant d’accéder à la Tyrell Corporation), Roy Batty, Zhora, Pris et Leon ont une fonction principale liée au meurtre (combat) et au sexe (Pris est une réplicante plaisir pour camps militaires). 
Rachel est le dernier prototype. Celle-ci ne sait pas qu’elle est un réplicant, jusqu’à l’apparition de Deckard. Mis à part Rachel, les quatre autres réplicants sont revenus sur Terre pour tenter d’accroître leur durée de vie. 
Eldon Tyrell est le chef, il vit en haut. Il est celui qui créa les réplicants. Avec l’aide de J.F. Sebastian, le généticien de la Tyrell Corporation, créateur, vivant au milieu, et Hannibal Chew, habitant en bas, qui produit leurs yeux, il a pu concrétiser son projet de produire des esclaves qui travailleraient dans les colonies. 
Parmi les autres personnages, nous pouvons rassembler ceux qui vivent en bas, les anonymes, qui ne connaissent pas le jour mais la noirceur de la ville, la pluie, les embouteillages, les travaux...
On trouve au centre de la ville la représentation des minorités comme les asiatiques. Nous nous trouvons d’ailleurs dans « china town », le quartier chinois.   
 
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Un personnage, Gaff, qui comme Deckard est un Blade Runner, paraît représenter la ville. On ne sait d’ailleurs pas où ce personnage habite. Il apparaît partout sans qu’on sache comment il y est arrivé. Il est un personnage omniprésent. C’est son langage incompréhensible qui le rapproche de la ville. En effet, il est dit qu’il parle en « cityspeak », langage créé à partir de différentes langues. D’ailleurs, lorsqu’il vient ‘’arrêter‘’ Deckard devant un restaurant au début du film, ce dernier ne le comprend pas. C’est le restaurateur, faisant probablement parti de la population pauvre, qui traduit ce que Gaff demande à Deckard.

On peut dire de la ville qui est montrée ici qu’elle est un endroit qui concentre, rassemble et exclut. Elle dit pratiquement tout de nos sociétés.

La ville est un lieu d’échanges et de pouvoirs. Nous avons vu la division des classes sociales avec les pauvres placés en bas, et les riches ainsi que ceux qui ont un certain pouvoir en haut. Cet agencement est une critique du néolibéralisme très présent à l’époque du film. Ce dernier se remarque par ses aspect négatifs : l’accroissement des inégalités sociales, le frein au développement du tiers monde, la transformation de l’homme en marchandise...
 
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L’omniprésence de la publicité est un autre symptôme de la ville en crise. Elle pousse à la consommation ou à l’intégration de personnes afin qu’elles travaillent sur d’autres terres. Nous retrouvons tout au long du film cette invasion de la publicité. Elle est présente sur des écrans géants ou sur des ballons dirigeables. Le son est lui aussi présent : « C’est mieux dans les colonies », « The chance to begin again in a golden land of opportunity and adventure ». 
 
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La publicité est une rare source de lumière dans les habitations. Les habitants « d’en bas » vivent dans la pénombre des rues. Les lumières dans les appartements éclairent peu, mais les phares des dirigeables qui passent près des fenêtres permettent un éclairage. L’opposition entre l’intérieur et l’extérieur est de ce fait peu marquée. La luminosité ne permet pas de les distinguer.  
 
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Il y a cependant un contraste sonore assez important. L’extérieur se fait ressentir par les bruits d’une ville perturbée. Des sons de publicités, des bruits de gens qui parlent, des klaxons, des mots répétés « Rush now, rush now », « Walk », « Don’t walk »... Pour montrer en quoi la ville est en crise, Steve Reich, dans City Life utilisera en 1995 ce système de bruits et paroles répétés et amplifiés. A l’intérieur cependant, tous ces sons s’affaiblissent voire disparaissent. Dans une scène où Rick Deckard est chez lui avec Rachel, les bruits extérieurs se font un peu entendre. Cependant, Deckard prend l’initiative de fermer la fenêtre, et les bruits de la ville ont quitté son appartement. 
Les constructions de la ville témoignent d’un autre symptôme lié à cette crise. Les appartements de la ville d’en bas sont en ruine. Ils étaient autrefois probablement spacieux et entretenus. Les appartements d’en hauts, eux, montrent une certaine modernité. On peut en dire que les nouvelles constructions de la ville se trouvent au dessus des anciennes et les rongent. C’est la raison pour laquelle ceux qui ont le pouvoir se trouvent en haut : ils ont les moyens d’habiter dans les nouveaux appartements. A leur opposé, les « anonymes » sont écrasés par eux et vivent en bas.
 
 
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Les descriptions de la ville de Blade Runner sont-elles une représentation des grandes villes d’aujourd’hui ? Comme celle de Blade Runner, on peut dire qu’elles ont connu une crise et une décadence. 
La ville créée dans le film connaît une pollution, visible par des sortes de nuages blanchâtres (dues aux usines, aux bouches de métro..), ainsi qu’un climat malsain. On a vu ce dernier à travers le temps noir et pluvieux qui est présent dans la ville. Les immeubles, tous verticaux et très hauts, accentuent ce climat. On peut dire de l’architecture qu’elle est la cause de ce micro climat.

La ville même, placée à l’arrière de tous les films, peut être un sujet majeur, porteur d’enjeux historique, ainsi que d’une forte portée symbolique ou critique. Ici, le film témoigne de la ville en crise, en faisant référence à d’autres villes.

Paul Klee, disait : « L’art ne rend pas le visible, il rend visible ». C'est-à-dire que la ville, soit celle de Blade Runner, est bien « visible ». Ceci par l’influence d’autres villes. La ville a été créée par l’assemblage de caractéristiques d’autres villes. C’est comme ça qu’elle permet de rendre visible ce qui  est.

On retrouve ainsi des liens avec New York, lieu où les gratte-ciel dominent.
 
 
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De plus, si on observe les rues de Manhattan sous la pluie, lors d’un embouteillage, les liens se renforcent.   
 
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Au-delà de la structure de toute la ville, l’architecture, notamment celle de la Tyrell Corporation, est intéressante à comparer. En effet, on peut y trouver des allusions aux temples mayas, avec son sommet pyramidal. 
 
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L’architecture médiévale se retrouve aussi dans la ville. Les arcs-boutants, et les croisées d’ogive de l’époque médiévale paraissent avoir influencés le réalisateur.  
 
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On retrouve dans la ville des références orientales. Certaines colonnes enroulées en font parties.  
 
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Tout ceci nous montre les références que le réalisateur a utilisées dans son film. On voit qu’il s’est beaucoup inspiré de la réalité.

Nous avons pu voir en quoi la ville de Blade Runner est une ville en crise. L’invasion de la publicité, la pollution omniprésente, le climat, la représentation de la minorité, les immeubles en ruine, l’opposition entre la ville haute et la ville basse, ainsi que les liens entre la ville représentée et les grandes villes réelles.

En plus des parallèles établis entre les villes réelles et celle représentée, on peut dire du film Blade Runner qu’il s’est appuyé sur le film Metropolis, de Fritz Lang. Ceci par rapport à l’organisation de la population mais aussi à l’architecture.
 
 
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Au-delà des références urbaines, Blade Runner, proposé à l’écran comme un film policier, est un clin d’œil aux films policiers des années 30-40. En effet, comme eux, Ridley Scot joue sur des contrastes clairs/obscurs très présents. Ainsi, dans Asphalt Jungle, de John Huston, sorti en 1949, on peut trouver des parallèles :          
 
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De même dans Dead End (ou La rue sans issue), de William Wyler, sorti en 1937 : 
 
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Peut-on dire de Blade Runner qu’il est un film uniquement basé sur des références ? Ridley Scott a-t-il souhaité créer une nouvelle ville, ville du futur ?     

 
 
Voilà enfin une partie de mon dossier d'Histoire des Arts mise en ligne. 
(Bac Littéraire, 2008.)   Tous droits réservés (c) ® JM.

Publié le 27 fév. 2010 par Julie Mlk